AFRICAN HOMAGE
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LA REVANCHE DU GRIOT

Philosophie Africaine, Art, le Griot, Sartre

L’Art et La Philosophie Africaine ou La Revanche du Griot

Amadou Hampaté Bâ est l’auteur de cet aphorisme qui a marqué et marque encore les esprits: En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle.
Il exprime l’importance de cette culture orale quand il dit: J’ai eu la chance de naître et de vivre dans un milieu qui était une sorte de grande école permanente, pour tout ce qui touchait à l’histoire et aux traditions africaines.
Eno Belinga, lui, qualifie cette transmission orale comme le reflet de la conscience que les peuples africains se donnent d’eux-mêmes et du monde.
Ces mots puissants, évocateurs des traditions et de l’oralité en Afrique,ne doivent pas pour autant occulter l’écriture alphabétique, qui va permettre tout d’abord d’accéder à une connaissance linguistique, analytique, des langues parlées, mais également va permettre de transcrire les textes oraux puis permettre l’ouverture de ce riche patrimoine à une transcription de la pensée posée, fixée.
Dès lors, nombreux vont être les écrivains africains publiés, lus, compris, qui vont donner accès à des formes d’expression littéraires et philosophiques proprement africaines.
Auparavant, ce qui était connu de cette pensée, l’était par des transcriptions des connaissances transmises oralement.
On parlait donc de sagesse africaine et non de pensée philosophique. Cette sanction limitative, infériorisante, avait pour effet de maintenir une distance de confort, à l’instar d’autres formes d’expression culturelles, certes perçues comme intéressantes, mais non comme majeures au sens d’adulte.
Pourtant, quand Socrate se méfie de l’écriture, comme de la peinture, il semble qu’il apporte un élément déterminant quant à la juste perception du patrimoine culturel africain, de ses traditions, mais aussi de sa modernité, non pas en tant que pendant égalitaire d’autres formes culturelles mais bien comme d’une originalité dont nous ne percevons encore qu’une faible partie.
Cette dubitation socratique, dans cette association même de l’écriture aux arts plastiques, nous renvoie au rôle fondamental des arts plastiques africains.
Leur perception est celle, prismatique, de ces artistes occidentaux qui y ont trouvé des formes nouvelles, invues comme on dit inouï, et les ont adaptées, plasticisées, détournées à leur profit. Le talent copie, le génie vole, disait Picasso. Effectivement, ces emprunts aux arts africains ont été fructueux, bouleversants, mais somme-toute, vite oubliés.
Or, la perception même de ces œuvres, leur acceptation en tant que manifestation du génie humain, s’est faite au travers du regard formel des artistes occidentaux.
Le regard sur l’art africain est un regard occidental, esthétisant, interprétant formellement les œuvres selon des canons, certes élargis par les plasticiens, mais tout aussi réducteurs que le serait le jugement critique d’un ouvrage littéraire au seul regard porté sur sa couverture.
Les arts africains ne relèvent pas de la transmission gréco-latine. Les principes édictés et transmis au cours des siècles dans un monde lettré, ont fait exister les arts occidentaux comme des illustrations, des représentations de l’écrit. Nous en avons conservé le principe du titre et du cadre. A la référence aux écrits s’est substituée la glose critique, jusqu’à l’absurde, discours pseudo-intellectuel, justification absconse d’œuvres errantes, orphelines, justement, de leur rôle transcriptif.
Ce n’est pas un jugement et il n’est pas restrictif dans la mesure où il existe des œuvres qui répondent à des questions à venir, mais là n’est pas le propos.
Il a été dit, et bien dit, que l’art africain n’est pas de l’art répondant aux critères occidentaux. Paroles de sagesse! S’il n’est pas art, c’est qu’il est autre chose.
Parce qu’il n’est pas transcriptif de l’écrit, parce qu’il n’obéit pas à des critères plastiques, alors, il est l’écriture même.

 

ORALITE ET LECTURE DE L’ECRIT

Quand Augustin d’Hippone rencontre, à Milan, Ambroise, il s’étonne de la manière dont ce dernier lit en silence. Il ne concevait pas la lecture autrement que vocalisée, fusse à voix basse: nous le trouvions occupé à lire ainsi en silence, car il ne lisait jamais à haute voix.
Cette forme de lecture, intensive, nouvelle, s’oppose à la lecture vocalisée, extensive parce que renouvelée à chaque fois, interprétée par chaque lecteur.
Lorsque une bande dessinée est transposée sous forme sonore, les lecteurs ne retrouvent pas les voix des personnages telles qu’ils les ont, inconsciemment, inventées, imaginées, formalisées, dans le silence de leur lecture.
Autant de voix qu’il y a de lecteur alors même que les personnages sont communs à tous.
Ainsi la transmission orale n’est pas assujettie à la lecture ni à l’interprétation sonore individuelle.
Collective, elle prend en compte un nombre considérable de valeurs, de nuances, de modulations, qui en constituent le corpus.
Avoir considéré la transmission orale comme une forme primitive, à l’instar des arts qualifiés de primitifs pour être ensuite requalifiés en premiers faute de mieux, est un raccourci réducteur quand la parole, sous sa forme simple, ou accompagnée de musique, chantée, n’est pas une forme simple, élémentaire, palliative de l’écriture.
Réduire l’oralité à ce principe, extraire les dimensions de la parole, lui enlève toute la richesse de son contenu alors que c’est l’inverse: la parole imprimée est réduite à la lecture froide, départie de tout ce qui fait l’expression.
Par analogie, on peut lire un poème, en apprécier, justement, son contenu. Quand ce même texte est chanté, les modulations sonores sont porteuse de sens.
C’est bien là le regard qui doit être porté sur la tradition orale. Un regard semiologique et pragmatique avec, en ouverture, le corps que constitue la chaîne parlée du point de vue de la phonétique.
Prendre en compte l’ensemble des organes essentiels de la transmission du langage, l’ouïe, la vision, la gestuelle, l’attitude, la mimique, nous rapproche de la richesse, de la complexité de l’expression orale en particulier lorsqu’elle s’adresse au collectif.
Le propre de la culture africaine relèverait d’un paradoxe, d’une synthèse extensive une lecture orale par opposition à la lecture silencieuse, intensive, mais intégralement soumise au texte et à la question, cent fois remise sur le métier, du sens.
Honnête homme au sens où l’entendait le XVIme siècle, mais aussi authentique griot, Francis Bebey est l’incarnation de ce foisonnement.
Ecrivain, compositeur, romancier, musicien, conteur, il contient tout à la fois la modernité, et la tradition, polymorphe par nature, de cette culture sans écriture.
Ce qui émane de cette richesse est bien une philosophie pour laquelle, à l’exercice de la pensée, participe le corps, sans gêne et sans complexe, à une mise en œuvre plurielle dont chaque élément contient et porte une part de sens complémentaire des autres.
Peut-on imaginer Sartre dansant, chantant? la philosophie occidentale se veut a-corporelle, a-sensorielle, intensive et froide, méprisante d’un corps inférieur, indigne de l’esprit.
Les traditions héritées de l’antiquité, puis l’absolue maîtrise du catholicisme ont construit une pensée enchappée, enganguée, coupée du corps méprisable, influençant les arts tenus de respecter cette rigueur formelle, quand bien même les artistes trouvèrent, dans les textes d’encadrement, les voies de contournement dont ils savaient justifier la forme par la référence au dogme.
Quand, promu et annoncé par l’impressionnisme, le primitivisme explose, il emprunte à ces arts venus d’ailleurs, la forme uniquement.
Le contenu de ces œuvres leur échappe entièrement et, de fait, qui s’en soucie?
Cette prise de liberté influencera non seulement les arts plastiques mais aussi la danse, la musique, l’écriture.
Les œuvres rapportées d’Afrique sont regardées, collectionnées, sans jamais, en dehors des Sciences Humaines naissantes, que la question de leur contenu ne soit posée.
Or ces œuvres, dans leur contexte originel, ne sont-elles pas l’écriture elle-même?
Leur contenu n’est ni stylistique ni esthétique au sens académique, il est probablement la partie intensive qui constitue le support mémoriel, l’écrit tridimensionnel de connaissances longtemps regardées comme superficielles puisque non-écrites.
Ce n’est donc pas seulement la mort du vieillard qui fait disparaitre la bibliothèque mais, plus dramatiquement, la destruction des idoles physiquement vouées au bûcher, qui constitue le crime.
Aujourd’hui l’écriture est toujours un moyen de véhiculer la pensée, qu’elle soit philosophique ou pas.
Cependant, il me semble que l’écriture africaine, même quand elle se veut légère, humoristique, ou simplement narrative, contient, au delà de la forme, du signifiant, une pensée non-linéaire, une pensée restée plurielle, la revanche du griot.


Semiologue

 

REFERENCES

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